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Les nouvelles d'octobre
I dreamed that I was dreaming of you
Au mois d'octobre j'ai beaucoup pensé à mon corps. J'ai tendance à le réduire à une succession de douleurs, celle qui me paralyse la jambe, celle qui m'empêche souvent de poser mon pied par terre, celle qui me terrasse le ventre tous les mois et celle qui m'éclate la tête au moment même où j'écris ces lignes. Le reste du temps, mon corps me rappelle qu'il existe quand mon esprit entre en surchauffe. Quand j'ai fini le manuscrit de mon livre, il a craqué de partout, fait passer tous les voyants au rouge. Il m’a mise en grève.
Mais cette année j'ai commencé les claquettes et voilà que mon corps me regarde avec un petit sourire en coin. On a besoin de moi soudainement ? Alors je l'insulte : pataud, inutile, lourd, douloureux — je m'énerve, je regarde celui des autres qui a l'air de tout reproduire d'instinct alors que le mien s’emmêle les pinceaux. Le prof de danse me dit que ce que l'esprit comprend, le corps ne saisit pas pour autant. Je paie ce divorce consommé. Et je regarde ces vidéos de Gene Kelly et Donald O'Connor, qui ont l'air de frapper le sol si fort et pourtant si légèrement. Comment réussissaient-ils à l'habiter si fort, cette enveloppe corporelle ? J'espère qu'autour de cette pratique joyeuse, on se réconciliera peut-être.
Alors en octobre j'ai essayé de faire taire le monologue intérieur de mon cerveau et de brancher celui de mon corps, de l’écouter quand il se crispe sur la table du kiné, quand il se tend parce que l'effort est trop dur, quand il se contracte de stress pour tout et n'importe quoi. Mais aussi et surtout quand il prend du plaisir, quand la musique le traverse et envoie ces petites décharges bizarres et merveilleuses, quand il est secoué par la saturation des émotions de cette vie qu'on traverse ensemble. Et quand il se sent soudainement porté par l'euphorie des pas légers de Fred Astaire.
Ce que j’ai fait en octobre :
🧶 Elsa Kuhn manie la feutrine comme personne et elle utilise ce talent pour recréer des pochettes de disque sous son pseudo In Felt We Trust (vous pouvez la suivre sur Instagram ici). J’ai la chance d’en avoir deux chez moi, deux œuvres sublimes et minutieuses que je chéris. Donc évidemment quand Elsa m’a contactée pour écrire un petit texte dans un livre à paraître qui compile son travail, j’ai dit oui immédiatement. J’ai donc écrit quelques mots sur Transformer de Lou Reed, ce qui m’a bien évidemment stressée car qui suis-je pour écrire sur ce disque (personne est la réponse). Mais Elsa m’a donné carte blanche donc j’ai pu raconter cet album qui m’accompagne depuis mon plus jeune âge à la première personne.
Tout ça pour dire que le livre est en précommande et que je vous encourage à soutenir le magnifique travail d’Elsa !
📚 Mon livre continue sa petite vie, quelle joie après 5 mois. Il est cité dans un article du Monde sur l’amitié féminine sous la plume d'Alice Raybaud.
📻 Et puis demain soir (vendredi 28 octobre donc) à 21h je serai l'invitée de la super émission de Christine Gonzalez Question Genre sur la RTS. Elle sera réécoutable par la suite, ça me fera quelque chose à partager le mois prochain ! J'ai parlé d'être une ado pas cool et de PEN15 (comme à chaque interview, je vais finir par leur envoyer le livre).
🎧 Le podcast Outrages, auquel j'ai participé à Tours avec la scénariste Lucie Fréjaville, est sorti aussi, on peut l'écouter ici ! Quelle team incroyable.
👵 Je suis allée voir les Libertines cette semaine, j'ai écrit quelques mots sur ce sujet sur Instagram. Je ne l'ai pas dit dans le texte mais j'ai aussi pleuré pendant ce concert, des larmes qui m'ont surprise moi-même. What became of the likely lads avait soudainement le goût des amitiés passées et du temps qui s'emballe. (et après j'ai repensé à une autre chanson, The things we did and didn't do des Magnetic Fields, qui me rend toujours triste aussi)
🏡 Ce mois-ci dans la newsletter de la ville brûle on parle de la formidable BD jeunesse Félixe de Sophie Bédard. Je dis jeunesse mais je pense que vous pouvez la lire à n'importe quel âge, ça parle de famille choisie, de deuil et du temps long de la reconstruction.
À voir / à lire / à écouter :
🧀 Avant le concert des Libertines j'ai lu ce super article d’Hadley Freeman sur le site du Guardian, ça raconte sa rencontre en Normandie avec Pete Doherty. Mais ça parle surtout de nos idoles et du regard que l'on porte sur elleux quand on vieillit. (moi je pense toujours à Emma Thompson dans Love Actually quand son mari nul lui offre un disque de Joni Mitchell et qu'elle lui dit à propos de son propre rapport à la chanteuse : "true love lasts a lifetime")
👩💻 Ce genre de portraits à la première personne me fait toujours rêver (car c’est ce que j’aurais aimé faire, eh oui). Sur la subjectivité de la critique culturelle j’ai aimé cet article d’Amina Doumar sur Les écrans terribles. Je vous recommande par ailleurs la lecture de tout le dossier du site sur politique et cinéma, très très qualitatif. Par ici !
😷 J’ai aimé aussi cet article partagé sur Twitter par Elisa Rojas sur le validisme de la gauche en lien avec le Covid. Vraiment une lecture importante. (et je pense souvent au manque d’accessibilité de toutes les rencontres/discussions auxquelles j’ai eu l’occasion de participer)
👯♀️ Le podcast de Charlotte Bienaimé, Un podcast à soi, consacre son dernier épisode aux amitiés féminines. Je suis contente qu’elle cite mon livre car c’est un podcast qui a beaucoup nourri mon féminisme. Ça s’écoute par là !
📖 Quelle joie que ce Nobel pour Annie Ernaux, personnellement je me ferme de tous les “débats” pénibles sur sa légitimité (on n’en sort jamais c’est merveilleux) et je la réécoute au micro de la géniale Marie Richeux. Et en parlant de Marie Richeux, j’ai aussi écouté son entretien avec Alice Zeniter et c’était une merveille d’intelligence et de finesse, comme toujours.
En bref :
🐻 Il n'y a rien qui me fait plus plaisir que quand une chanson que j'adore est (bien) utilisée dans un film ou une série. Donc évidemment j'étais plus que ravie que la série The Bear (dispo sur Disney+) choisisse la géniale chanson de Wilco “Spiders (Kidsmoke)” qui est sur l'un des plus beaux albums au monde (A Ghost Is Born) dans un épisode particulièrement tendu. Le plan séquence de l'épisode je m'en fiche (ça aurait même tendance à m'agacer habituellement) mais caler l'explosion en cuisine avec l'apothéose de cette chanson répétitive, quelle belle idée. J'ai vu Wilco trois fois sur scène (true love lasts a lifetime comme je vous disais) et ils ont joué cette chanson deux fois, deux souvenirs absolument incroyables de bonheur collectif. Jeff Tweedy 💖
🍂 Au hasard d’un tweet annonçant la ressortie en vinyle d’Alice, j’ai beaucoup réécouté Tom Waits. Alice est un album qui vieillit avec moi, mais qui change pourtant à chaque écoute. Comme s’il était éclairé différemment selon la lumière des saisons de ma vie. La marque des chefs d’œuvres à mes yeux.
💦 J’ai aussi développé une petite obsession pour cette reprise de Cry Me a River par Barbra Streisand. Il n’y a aucune chanson qu’elle ne rend pas infiniment meilleure ?? Ça m’émeut tellement que je vous colle deux points d’interrogation.
On se quitte avec Alice Butterlin qui écrit, dans Les heures défuntes (paru aux toutes jeunes éditions du Gospel) :
Comme tout le monde, j'ai succombé à la morsure d'Instagram, ses images venimeuses remplaçant lentement ma propre vision de la réalité. Je ne peux plus me passer de son spectacle morbide défilant à toute vitesse, déversant des pots de glu sur mon cerveau, bloqué dans une passivité toute nouvelle. Je vois puis j'oublie. Je ne regarde jamais. Longtemps persuadée d'observer une certaine distance avec ce pendant virtuel de la société, je m'aperçois que son emprise parasite ma matière imaginaire, réduite à une vieille éponge séchée. Je pensais maîtriser mes allées et venues dans cette galerie des Enfers mais j'y suis sans cesse confinée, condamnée à vivre entourée des mêmes tableaux artificiels. Dans cette double vie où le hasard est une chimère, je comprends que toute rencontre fortuite n'est qu'illusion. Jamais le cynisme n'a eu plus beau maquillage, agitant sa queue de sirène sur des flots de bile argentée.
Bon mois de novembre, je vous souhaite plein de téléfilms médiocres de noël et de thé aux épices !