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Les nouvelles de mars
Would you like who you were if you met them someplace
Les nouvelles de mars

Anu écoute les battements de son cœur dans “All We Imagine as Light” de Payal Kapadia
Depuis que je vis à Brest, je rate beaucoup de films au cinéma. Une partie de moi s’est probablement trop habituée au rythme parisien, aux dizaines de salles qui permettaient toujours de rattraper un film quelques semaines après sa sortie. Tout ça pour dire que samedi j’ai enfin regardé All We Imagine As Light de Payal Kapadia, avec un petit train de retard. On y suit deux infirmières qui vivent en colocation, Prabha et Anu. Dans la solitude de la grande ville, l’une doit faire le deuil de son mariage pendant que l’autre court après une liberté que personne ne veut lui céder. C’est un film très poétique et vaporeux, drôle aussi, triste souvent, sur la force de l’amitié. Je me suis aussi dit en le regardant que j’avais rarement vu des scènes de sexe et de baisers filmées avec autant de beauté.
Au tout début du film, Anu s’ennuie à son travail. Elle fixe l’aquarium des poissons, s’amuse à tourner sur sa chaise, envoie des textos. Et puis, soudainement, elle prend le stéthoscope qui pend autour de son cou et commence à écouter son propre cœur. Au même moment, on entend les premières notes de The Homeless Wanderer, un morceau de piano de Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou. J’ai été complètement bouleversée par cette scène, par cette impression que l’on pouvait entendre au creux du cœur d’Anu cette musique, qui me semble toujours être la bande-originale d’une vie antérieure. C’est peut-être son amoureux, avec qui elle échange par message, qui rend la mélodie de son ennui si belle.
Cette séquence m’a émue parce que j’ai souvent eu l’impression, en mars, de poser un stéthoscope sur mon cœur et d’y entendre les disques et les voix qui me réconfortent. J’ai beaucoup réécouté Hope Sandoval et son timbre de velours (mon ASMR personnel) et les envolées magiques des Cocteau Twins. Et j’ai surtout ressorti de mes placards intérieurs l’un de mes disques préférés au monde, Out of Tune de Mojave 3. Quand j’écoute au fond de moi, j’entends les échos de ces quatre accords à la guitare acoustique répétés ad lib, de la voix réconfortante de Neil Halstead, des refrains qui montent et m’engloutissent comme des vagues et qui dessinent la promesse du soleil et du sable chaud. J’ai passé mars roulée en boule dans ce disque, le stéthoscope contre la poitrine, dans les recoins de ces chansons que je connais par cœur. À me balader dans la mélancolie des autres.
Ce que j’ai fait en mars :
👯♀️ J’ai répondu aux questions de ma très chouette consœur Johanna Cincinatis Abramowicz pour son podcast Anatomie d’une dispute (hors série du Cœur sur la table), qui parle de rupture amicale, un sujet que je trouve hyper intéressant, j’ai hâte d’écouter la série dans son intégralité. Vous pouvez entendre ma voix dans le premier épisode par ici !
📚 En ce moment je suis dans ma période poésie. Et j’ai donc chroniqué pour les Inrocks le recueil d’écrits, pleins de force et de colère, de Karen Finley (paru au Seuil, traduit par Malik Boutebal). J’ai aussi parlé des magnifiques poésies de Elisa Díaz Castelo (chez Globe, traduit par Lise Belperron) qui explorent la place des femmes dans l’Histoire, les questions éthiques autour de la bombe atomique, les angoisses de fin du monde. Et puis j’ai aussi fait le portrait de Daisy Johnson avec qui on a parlé de littérature de genre, de pourquoi l’horreur nous attire en ces temps angoissants et de la différence pénible entre l’idée qu’on a dans la tête avant de se mettre devant son ordinateur et la déception face à ce que l’on finit par écrire. Et puis j’étais très contente de chroniquer le premier roman de Nelly Slim (Entre ici et là-bas il y a la mer) paru aux éditions Hystériques et AssociéEs, dont je vous ai parlé dans la précédente newsletter.
À voir / à lire / à écouter :
🎧 Je l’ai déjà dit par ici, mais le sujet de l’amitié est devenu plus compliqué qu’avant pour moi depuis que j’ai déménagé. J’ai découvert de nouveaux enjeux : tenter de me faire de nouvelles amies (ou amis, mais c’est plus rare) en travaillant à la maison et en étant introvertie, gérer la distance avec la plupart des gens que j’aime, soigner mes relations, ne pas étouffer mes personnes préférées... J’ai écouté l’épisode du podcast Not for everyone qui dure environ une heure trente et qui m’a pas mal aidée. Ça reprend bien toutes les difficultés (et les joies, aussi) de l’amitié à l’âge adulte. Je le recommande et je remercie Olivier de me l’avoir envoyé. Par ici !
😱 J’ai aimé ce texte écrit par Laila Lalami (dont j’avais adoré le roman Les autres américains, paru chez Bourgois dans une traduction d’Aurélie Tronchet) dans lequel elle tente d’expliquer pourquoi nous nous tournons vers les fictions dystopiques quand tout va mal dans le monde. “Imagining the worst of all possible worlds never loses its appeal”. Parce qu’on a besoin des leçons du passé pour avoir envie de changer le présent.
📚 Ma collègue des Inrocks Sylvie Tanette a interviewé Michelle Zauner et lui a parlé de son très beau roman autobiographique Pleurer au supermarché (il est paru en poche récemment, traduit par Laura Bourgeois). J’ai aussi (évidemment) écouté l’autrice dans le passionnant épisode du Book Club de Marie Richeux. Par ailleurs Michelle Zauner a sorti un nouvel album avec son groupe Japanese Breakfast, que je vous conseille d’écouter !
🚙 Comme Thelma et Louise est disponible sur Arte, Trois Couleurs a ressorti cette interview croisée — et super intéressante — entre Martine Delvaux (qui est l’autrice du superbe Thelma, Louise et moi aux éditions Héliotrope) et de l’universitaire Héloïse Van Appelghem qui décortiquent le féminisme du film. À lire là !
📚 Lauriane Nicol, fondatrice du média Lesbien Raisonnable, et Alex Lachkar, chercheur en littérature lesbienne ont annoncé le lancement du prix Gouincourt qui récompensera un roman lesbien à la rentrée et je trouve ça plutôt très cool. Les détails sont par là !

"Black Box Diaries” de Shiori Ito
En bref :
🗞 Je suis allée voir au cinéma Black Box Diaries de la journaliste Shiori Ito. Je l’avais interviewée pour Cheek en 2019 pour la sortie de Black Box en français aux éditions Picquier. Elle m’avait raconté le calvaire qu’elle avait vécu après avoir accusé Noriyuki Yamaguchi de l’avoir droguée et violée : l’enquête entravée, la violence des réactions, la difficile émergence du mouvement #MeToo au Japon. Dans ce film elle documente ce long et courageux cheminement pour braquer un projecteur sur les violences sexistes et sexuelles. L’histoire se passe au Japon mais l’expérience est avant tout intérieure, elle donne vraiment accès à ses moments de découragement, on est avec elle à chaque seconde, à brûler de colère — et il me semble que ça raconte une histoire universelle de nos sociétés patriarcales. S’il passe toujours par chez vous, je le recommande fortement !
💖 Je suis toujours en train d’arpenter le temps fort New York Love Stories de Criterion, ce qui m’a permis de découvrir I Like It Like That de Darnell Martin (Criterion souligne que Martin est l’une des premières femmes noires-américaines à réaliser un “major Hollywood movie”). Le film date de 1994 et j’ai adoré sa manière de traiter de tellement de sujets : d’une vie new-yorkaise pauvre et précaire, des rapports de domination au travail, de la passion débordante d’une jeune femme pour la musique, de l’exploitation de la musique latino par les majors, de transidentité (bien que le personnage de femme trans soit incarné par un acteur cis), de famille, de violence dans le couple, de masculinité… Et tous les sujets sont méticuleusement abordés avec une atmosphère qui déborde d’énergie et d’une forme de joie insolente. Je recommande si vous mettez la main dessus !
👊 Si vous aimez les romans chelous (et uniquement si vous aimez les romans chelous), je vous recommande de jeter un œil, ou deux, au premier roman d’Elisa Bories À la guerre, qui paraît dans la décidément très prometteuse collection Ogresses des éditions de l’Ogre. C’est un roman vraiment délirant et tellement bien écrit, une épopée hyper violente sur une jeune femme qui n’en peut plus du travail (et de la société dans son ensemble). Elle passe d’une manif féministe à un fantasme sexuel dans le métro, elle se persuade qu’elle peut faire exploser la tête des hommes et le tout se termine dans une apogée géniale que je ne peux pas vous raconter sans divulgâcher. J’ai eu l’impression d’avoir 39 de fièvre et de voyager au plus profond de mes entrailles en le lisant — c’était super et assez cathartique.
📚 En lecture complémentaire, je vous recommande fortement Armer la rage, pour une littérature de combat de l’autrice québecoise Marie-Pier Lafontaine, paru aux éditions Héliotrope. Ça parle de la nécessité pour les femmes de contre-attaquer face aux violences patriarcales, notamment dans leurs écrits. Dans le dernier tiers du livre, elle explore la manière dont elle fait de ses traumas de la littérature, et c’est absolument passionnant et très stimulant intellectuellement. Elle répond à tous les hommes qui pensent que les témoignages, que les récits sur les violences sexuelles n’ont rien à faire dans l’Ârt. Beaucoup de sujets très durs sont abordés dans le livre (inceste, violences sexuelles, violences intra-familiales), à savoir si vous avez envie de vous lancer.
🌀 J’aime tout chez Circuit des yeux : son esthétique goth, sa voix d’outre-tombe, sa folk ultra bizarre, ses chansons qui me donnent l’impression d’être coincée en pleine paralysie du sommeil. Elle a sorti un nouvel album très très beau chez Matador, Halo on the Inside. De la musique sombre pour une époque sombre. Je vous recommande cette chanson si vous avez envie d’y jeter une oreille.
💖 Pour finir sur une note plus légère (et toujours dans les New York Love Stories de Criterion), j’ai revu Down With Love de Peyton Reed, avec Ewan McGregor et Renée Zellweger. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de ma passion adolescente pour Ewan McGregor, mais c’était quelque chose. Bref, je n’avais pas revu ce film depuis sa sortie, et ça m’a amusée de voir qu’à l’époque je n’avais pas du tout la ref, puisqu’il s’agit d’une réécriture de la “trilogie romantique” (Confidences sur l'oreiller, Un pyjama pour deux” et Ne m'envoyez pas de fleurs) avec Rock Hudson et Doris Day (et dont j’ai déjà parlé ici, car j’aime beaucoup Rock Hudson). J’ai aussi pu constater à quel point le message mollement “féministe” de 2003 avait pris un sérieux coup de vieux et ne réussissait pas vraiment à dire quelque chose de plus intéressant ou de plus radical que les originaux. Mais je suis toujours contente de revoir Ewan McGregor, comme un ancien ami à qui je ferais un petit coucou gêné — eh, tu te souviens de l’époque où je faisais partie d’une mailing list avec des quarantenaires américaines fans de toi ? Non ? Ah bah euh tant mieux alors.
Je vous laisse avec cette citation d’Armer la violence de Marie-Pier Lafontaine. Notez que j’ai écrit toute cette newsletter sur mes disques de réconfort sans parler de Yo La Tengo : 🥇
See you en avril !
Même si Je est la somme de ses traumas, il n’en demeure pas moins que, dans l’écriture, c’est Je qui donne les coups.