Les nouvelles de mars

On ferme la porte et on attend

Les nouvelles de mars

Laura Palmer, ou moi quand le candidat de droite l’emporte à Brest aux municipales

Depuis le début de l’année, j'ai du mal à tenir cette newsletter. J'en parlais déjà en janvier et attribuais cela à un manque d'inspiration. En février, je me suis dit que ce creux de la vague était certainement dû au vide que je ressentais après avoir rendu un manuscrit qui me tenait particulièrement à cœur et qui s'était installé depuis quelques temps dans un coin de mon cerveau que j'aimais particulièrement aller visiter (j’ai repensé à cet article qui parle du “post-book blues”). Arrivée au moment d'écrire les nouvelles de mars, j’ai opté pour un autre constat : je n'avais peut-être tout simplement pas envie d'ajouter du bruit blanc au vacarme du monde. Difficile de savoir quoi dire, quoi écrire ici. Hier soir encore, alors que j'avais envie de hurler en voyant ma ville basculer à droite, je me demandais quels mots trouver pour tracer les contours de ma rage. Dans la foulée, j'ai revu les deux derniers épisodes de la saison 2 de Twin Peaks, entièrement tournés autour du Mal, de son existence souterraine et de son éternelle résurrection. J'ai écouté Laura Palmer hurler, paralysée par cette terreur que Lynch sait si bien ancrer en moi et j'ai éprouvé ce plaisir bizarre de voir mon humeur projetée à l'écran sur les traits d'une autre. Quelques heures plus tôt, j'avais fini de lire un roman horrifique tchèque formidable (je vous en reparlerai en mai) sur la manière dont la boue du passé remonte toujours à la surface. Je me suis dit allez, il y a toujours des histoires.

Récemment, j'ai beaucoup pensé au Golden Record de la NASA, je me suis retrouvée à en écouter des extraits, les yeux dans le vague. En 1977, une équipe de scientifiques a décidé d'envoyer dans l'espace deux "capsules temporelles" à bord des sondes Voyager 1 et Voyager 2 sous la forme d'un très beau disque doré, livré avec un mode d’emploi. On trouve facilement sur Internet son contenu : des images, des chansons, des salutations dans différentes langues, des témoignages de moments tendres et des sons de la Terre, comme autant de preuves de la vie humaine à destination de possibles existences extraterrestres. Je ne crois pas que je connaissais l'existence de ce disque — pensé pour errer dans l'espace pendant un milliard d'années — avant de lire Orbital de Samantha Harvey (paru chez Flammarion, traduit par Claro). Cette longue méditation sur le thème de l'espace m'avait beaucoup touchée à sa parution et elle flotte toujours quelque part dans mon cœur. L’histoire de ce disque en cache une autre, plus intime. C’est en travaillant sur ce projet à l’été 1977 que l’astronome Carl Sagan et la journaliste et autrice Ann Druyan sont tombé·es amoureux·ses. Un soir, Druyan a appelé Sagan pour lui faire part d’une découverte particulièrement enthousiasmante : elle avait enfin trouvé l’enregistrement d’une musique qu’elle voulait absolument consigner dans le Golden Record. Dans l’effervescence du moment, et alors qu’iels n’avaient jamais verbalisé leur attirance réciproque, iels ont décidé de se marier. Une poignée de jours plus tard, Ann Druyan s’est rendue à l’hôpital pour faire enregistrer ses ondes cérébrales, dans le but de les ajouter à la capsule temporelle. Pendant une heure, elle a médité sur ses sentiments naissants et sur le mystère de l’amour.

En cherchant un passage d'Orbital, j'ai lu le post d'une personne qui expliquait que le disque doré était probablement l'idée la plus idiote et la plus naïve jamais imaginée par l'être humain. Une tentative pathétique de nous racheter par les fictions que nous racontons sur nous-mêmes. De mon côté, j’éprouve toujours un réconfort bizarre quand j'imagine ces sondes flotter dans l'éternité. Et une joie encore plus étrange à l'idée d'un extraterrestre écoutant Johnny B. Goode de Chuck Berry pour la première fois (j’aime à penser que le rock’n’roll est un langage universel). Je me dis allez, il y a toujours des histoires. L’histoire d’une musique transmise de génération en génération. L’histoire du bruit du vent dans les arbres. L’histoire d’un amour qui nous survivra et n’existera plus que par la fréquence fantôme d’une onde cérébrale que personne n’écoutera probablement jamais. Quand je sens l’angoisse monter, je voyage aux confins de mon esprit dans les images accumulées, jusqu’aux fictions qui dorment sur des étagères depuis plusieurs décennies. Dans mon cosmos mental, la sonde porte en elle son propre disque doré.

Ce que j’ai fait en mars :

💖 Sur mon blog j’ai écrit un texte sur le formidable concert de Belle and Sebastian au Grand Rex, donné à l’occasion des trente ans de If You’re Feeling Sinister, un de mes disques préférés. C’était aussi une journée parfaite passée avec mes ami·es à Paris. À lire ici !

😱 Le numéro deux de la revue Amateur·e (éditée par le Gospel) est sortie ce mois-ci autour de la thématique de la peur, qui est de saison en ce moment ! Le cinéma-qui-fait-peur n’étant pas ma spécialité, j’ai un peu contourné la question en écrivant de First Reformed de Paul Schrader et sur Paperhouse de Bernard Rose. Toute la revue est vraiment super donc si vous voulez soutenir ce projet de qualité n’hésitez pas à l’acheter par ici !

📚 Pour les Inrocks j’ai chroniqué le génial Trans Amazone de McKenzie Wark (un récit passionnant sur le genre, paru aux éditions Plon, traduit par Antoine Chainas et Olga Rozenblum), le premier roman de Lucie Novat Voir Venir (paru aux éditions du Sous-Sol) et enfin mon coup de cœur de ce début d’année, le génial Pas perdu de Benoît Coquil, un roman d’apprentissage magnifique sur l’écologie, la naissance du désir, l’Art, l’amitié et sur ce labyrinthe fascinant qu’est l’adolescence. Si vous avez un coup de mou en ce début d’année, je ne peux que vous le recommander.

👯‍♀️ Je vous annonce deux événements de l’IRL à venir si vous voulez venir me faire un coucou : je serai le 8 avril à Mende (dans les Cévennes) en discussion avec la metteuse en scène Estelle Savasta autour de la thématique de l’amitié. Les infos sont ici !
Et le 5 avril j’animerai une rencontre avec Claire Cronin pour parler des Écrans sanglants, un livre que j’adore comme vous le savez peut-être (paru au Gospel, j’en parlais ici). Évidemment cela me réjouit, d’autant qu’elle jouera quelques-uns de ses morceaux. Quelle joie ! Ce sera à Paris à 15h chez Mini Wax ! Venez !

À voir / à lire / à écouter :

🩸 Si vous l’aviez raté à sa sortie je vous recommande x1000 de regarder le documentaire de Laura Poitras sur Nan Goldin, Toute la beauté et le sang versé (disponible gratuitement sur Arte). Le documentaire revient à la fois sur le travail de photographe de Goldin (jugé, au début de sa carrière, trop intime et donc peu intéressant par les critiques) et sur son combat contre la famille Sackler, puissants mécènes et propriétaires du laboratoire qui produit l’OxyContin. J’en avais parlé dans la newsletter de mars 2023, par ici ! Il y a en ce moment une expo Nan Goldin au Grand Palais, j’espère réussir à la caser lors d’un de mes prochains allers-retours parisiens.

🌳 Toujours sur Arte, j’ai regardé le passionnant documentaire d’Olivier Mirguet sur Derf Backderf. L’auteur de BD américain y revient sur le succès de sa bande dessinée Mon ami Dahmer, dans laquelle il retraçait sa relation avec le célèbre serial killer. C’est un documentaire très profond qui explore les mécanismes de la marginalisation, le rapport de notre société au true crime mais aussi la culpabilité de construire une carrière sur ce sujet terrible. Ça pose pas mal de questions sur les obligations morales des auteurices. Par ici !

🎶 J’ai beaucoup aimé cet article de Stephanie Burt dans le London Review of Books sur le revival shoegaze porté par une jeune génération de meufs et mecs trans. C’est un texte magnifiquement bien écrit (et personnel) sur toutes les raisons qui les poussent vers ce genre musical vaporeux. “It’s sad to see those feelings of wanting to hide, of terminal uncertainty, in the rising generation, but it’s lovely to see how they make those uncertainties, those wishes to hide behind noise, clouds and walls, into art J’ai aussi adoré son texte sur le groupe Blueboy (leur chanson Finistère est l’une de mes préférées au monde).

🤖 J’ai été assez fascinée et un peu horrifiée par cet article de Julie Beck pour The Atlantic qui explore l’utilisation de l’IA comme substitut aux amitiés humaines. Le papier est intéressant parce qu’il retrace vraiment comment le capitalisme a abimé nos relations et comment on en est arrivés là collectivement (sans jugement mais avec un regard critique). Ici !

💖 J’ai beaucoup aimé ce texte de Nathalie Sejan sur cette grande question : est-il utile d’envoyer ses “pensées” aux personnes touchées par la maladie, le deuil, la guerre, etc. Je me pose très souvent cette question quand je pense spontanément à quelqu’un dont je sais qu’iel traverse une période difficile et j’hésite souvent à envoyer un petit message, me disant que je vais déranger ou être maladroite. Le texte de Nathalie (dont les pensées créatives, politiques et fertiles sont de vraies sources de réconfort ces temps-ci) explore la force du langage et la manière dont il lie nos âmes.

📚 Je n’ai rien de bien intéressant à dire de l’adaptation de Wuthering Heights par Emerald Fennell (ne me forcez pas à parler de Jacob Elordi svp, je tiens à ma street cred) mais j’ai regardé cette vidéo de Princess Weekes sur la grande question : est-ce que Heathcliff est blanc ? Et je l’ai trouvée passionnante, notamment sur toutes les manières dont on peut rendre une adaptation plus actuelle et sur tous les enjeux du roman (sur le racisme, les classes sociales, etc… Tous ces sujets absents du film de Fennell). C’est !

“La grande ville” de Satyajit Ray

En bref :

🐩 En février, mes ami·es de Chiens de Faïence ont sorti leur superbe E.P Touché coulé et je l’écoute en boucle depuis. C’est un disque plus ample, plus bizarre (ce qui est toujours un compliment dans ma bouche) et plus mélancolique que leurs précédents, il y a des textes vraiment sublimes et des chœurs merveilleux. Bref vous devriez l’écouter, cliquer sur ce lien et rejoindre le fan club ! (le disque est dispo sur toutes les plateformes habituelles aussi !)

🐶 Pour rester dans la thématique canine, j’ai eu un vrai coup de cœur en ce début d’année pour l’essai littéraire de Camille Ruiz Un chien arrive (éditions Corti). C’est un texte extrêmement érudit et profond sur toutes les manières dont l’adoption d’un animal peut changer nos vies, nos rapports au monde, au temps, au quotidien. Il y est question d’exister dans l’espace public, de féminisme, de s’ancrer dans le réel, d’apprendre à cheminer avec un autre être. C’est l’un des plus beaux textes que j’ai eu l’occasion de lire sur le lien aux animaux, il y règne une horizontalité parfaite et il fourmille d’intertextualités et de réflexions philosophiques. Je le recommande fortement, que vous cheminiez aux côtés d’un toutou ou non !

🪞 En février, j’ai vu pour la première fois La grande ville de Satyajit Ray, un film indien de 1963. Il raconte l’histoire d’une jeune femme qui décide de travailler malgré la forte désapprobation de son mari et de sa belle-famille. Elle commence à faire du porte-à-porte pour vendre des machines à tricoter et se confronte au monde extérieur. Ça parle d’émancipation, évidemment, mais aussi de tenir ses valeurs dans un monde hostile, de s’extirper comme on peut d’une société patriarcale, de sororité, de maternité, des conflits de loyauté. Tous les liens entre les personnages (notamment entre l’héroïne et sa collègue anglaise) sont très creusés, d’une grande précision. Et puis il est bourré de ces plans incroyablement soignés que j’adore (comme ces regards caméras à travers un miroir) et que j’archive précieusement dans un coin de ma tête.

🎬 J’ai beaucoup aimé découvrir Double Happiness de Mina Shum (1994), avec Sandra Oh dans l’un de ses premiers rôles. Le film raconte l’histoire de Jade, une jeune femme sino-canadienne qui est tiraillée entre son envie d’être actrice et son désir de faire plaisir à sa famille assez traditionnelle. Mina Shum (qui a aussi écrit le scénario) explore ce sujet avec beaucoup de profondeur et le tiraillement de son héroïne est superbement incarné par Sandra Oh. Il y a des scènes assez drôles où Jade s’imagine dans les grands rôles qui lui sont systématiquement refusés pendant les auditions. Et puis Double Happiness a ce charme des nineties auquel il est un peu difficile de résister pour nous autres millennials.

🐈 Comme je n’ai pas du tout accroché au film de Pedro Almodóvar La chambre d’à côté, que j’ai trouvé assez désincarné (et avec cette esthétique d’intérieurs de riches qui m’insupporte), j’ai lu le roman dont il était inspiré, Quel est donc ton tourment ? de Sigrid Nunez (traduit par Mathilde Bach). J’ai été complètement bouleversée par ce roman. Je découvre l’œuvre de Nunez ces derniers mois et je suis fascinée par sa justesse, par sa façon de regarder le monde et de le voir vraiment. Et par son écriture d’une générosité et d’une précision incroyables (“même très triste, écrit-elle par exemple, une histoire, si elle est belle, vous élève). J’aimerai vraiment écrire comme elle quand je serai grande. Quel est donc ton tourment ? est un roman qui parle de la mort, d’amitié, des relations que l’on tisse avec les humains et les animaux, du sens de l’existence, des effets du dérèglement climatique sur notre façon de penser notre quotidien. En creux, ça parle aussi de faire ou de ne pas faire d’enfants.

Et nous voilà au bout de cette newsletter ! Je vous laisse avec Les restes imaginés de Chiens de Faïence, qui a été mon grand tube ces dernières semaines 💖