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Les nouvelles de l'été
Living in some kind of free association
Les nouvelles de l’été

Image du film “Sorry, baby” d’Eva Victor
Me voilà de retour aux affaires après une petite pause estivale pendant laquelle j’ai travaillé, écrit, avancé sur mon manuscrit, vu assez peu de films, pleuré, ri en tapant des mains, découvert le Skyjo, nagé dans l’Océan Atlantique en chantonnant, mangé des chips, écouté les mêmes chansons en boucle et lu des livres. Le retour au bureau mi-août est toujours un moment un peu particulier pour moi car 1/ je n’ai jamais envie de me remettre au travail et 2/ tous les romans que je lis depuis avril commencent à sortir. Je suis assez contente cette année de suivre la rentrée littéraire, je suis impatiente de lire les avis des autres lecteurices et de voir si mes coups de cœur seront partagés.
Cette année, j’ai été particulièrement enthousiasmée par les sorties d’août/septembre et par tous les textes souvent hybrides parfois bizarres que j’ai eu la joie de découvrir. J’ai été fascinée par la manière dont les auteurices brouillaient les pistes, déjouaient les attentes, mélangeaient les genres littéraires (l’horreur et le réalisme, l’autobiographie et la fiction, le journalisme et la littérature, le roman historique et la satire, l’aventure et le naturalisme) et à quel point cet endroit indéfini d’où iels écrivaient, très mouvant, leur permettait de tracer les contours de ce monde violemment injuste dans lequel nous vivons. Les romans que j’avais entre les mains disaient quelque chose de ce sentiment très bizarre et gluant d’être un humain en 2025.
J’ai adoré lire Les forces de Laura Vazquez (éditions du Sous-Sol), incroyable voyage philosophique et littéraire dans le monde contemporain qui dit l’étrangeté de vivre dans la société capitaliste, Avale de Sephora Pondi (Grasset) qui parle du corps et plus précisément des regards cannibales que portent les hommes blancs sur les femmes noires, L’histoire de Mother Naked de Glen James Brown (éditions du Typhon, trad Claire Charrier) qui passe de la fable médiévale à une charge politique grave et hilarante avec une habilité rare. Et puis j’ai dévoré ces romans formidables d’inventivité que sont Combats de filles de Rita Bullwinkel (éditions de la Croisée, trad Hélène Cohen) et Brutes de Dizz Tate (éditions de l’Olivier, trad Madeleine Nasalik) qui disent tous les deux ce que ça fait d’habiter un corps d’adolescente regardé, scruté. J’ai aussi aimé me perdre dans les récits-labyrinthes que sont Paranoïa de Lise Charles (P.O.L) et Les bons voisins de Nina Allan (éditions Tristram, trad Bernard Sigaud) qui plongent tous les deux au milieu de leur narration dans un monde fantasmagorique pour dire encore plus profondément la brutalité du réel. C’est à ça, aussi, que sert la fiction.
Et puis j’ai aussi découvert la dystopie de Lucie Heder (La grande verdure, éditions La Volte), qui parle avec beaucoup d’intelligence et de finesse de notre rapport à la nature, de communication et de ce que cela veut dire de faire communauté. Je dois aussi vous parler de la manière dont Pierre Boisson (Flamme, volcan, tempête, éditions du Sous-Sol) et Leila Guerriero (L’appel, éditions Rivages, trad Maïra Muchnik) manient le portrait pour raconter l’invisibilisation des femmes. Deux livres remarquables, hybrides, deux femmes complexes racontées dans toutes leurs forces et leurs faiblesses. Deux réflexions sur le journalisme et l’exercice de l’enquête, aussi. Et puis j’ai aussi pleuré devant les histoires de famille (ma petite faiblesse) : le sublime Au grand jamais de Jakuta Alikavazovic (Gallimard) qui à travers une mère parle de temps, d’écriture; Quatre jours sans ma mère de Ramsès Kefi (éditions Philippe Rey) qui dresse le portrait d’une mère par l’absence; et puis Allô la place de Nassera Tamer (éditions Verdier) qui raconte la mère par le langage perdu; Rivers Solomon qui décortique la famille comme système et explore le racisme et le genre à travers le motif de la maison hantée dans Model Home (éditions Aux Forges de Vulcain, trad Francis Guévremont) et En finir avec les jours noirs d’Effie Black (éditions Le Gospel, trad Adrien Durand) qui explore comment faire famille sous le nuage noir de la violence et de la mort.
Tous ces romans n’ont eu de cesse de m’émerveiller, de me donner foi en la fiction, en la littérature, dans la texture des mots et leur alchimie bizarre. M’ont aidée aussi, je crois, à m’enfoncer plus solidement dans le chaos du monde.
Il y a cette phrase que j’ai adoré dans Les forces de Laura Vazquez : “Enfin bon, tu vas écrire, et ça te calmera, car ça t’agitera, c’est tout le paradoxe.” La lecture fait ça aussi, je crois.
Ce que j’ai fait cet été :
💖 Comme j’étais en pause ici, j’ai écrit sur mon blog. Au début de l’été, j’ai publié un premier texte sur le temps-flèche et le temps circulaire, qui m’a été inspiré par un ami, par une interview avec Jakuta Alikavazovic, par Nora Ephron, le visionnage de Life of Chuck et par le temps-burrito de Peggy Sue s’est mariée. Il est par ici par là ! J’ai aussi écrit sur le très très beau Showing up de Kelly Reichardt et sur Sorry, baby d’Eva Victor que j’ai adoré (en écoutant en boucle Free association de Friendship, découvert grâce aux bonnes reco du Gospel). Le texte est ici ! Et puis j’ai écrit un autre article assez court après avoir revu Coup de foudre à Notting Hill, qui parle entre autres de ma passion pour la romcom. C’est là !
📚 J’ai eu la joie d’écrire plusieurs papiers de rentrée pour les Inrocks qui sont dans le numéro en kiosque depuis quelques jours : un portrait de Séphora Pondi autour de son merveilleux premier roman Avale (Grasset) et un portrait de Laura Vazquez autour des Forces (éditions du Sous-Sol). Et puis j’ai eu la joie d’interviewer longuement Jakuta Alikavazovic en juillet, mon papier ne retranscrit qu’une petite partie de notre entretien mais lisez Au grand jamais (que j’ai chroniqué aussi pour le numéro de rentrée), vraiment ! Et puis d’autres papiers sont à venir, que je vous partagerai le mois prochain.

Image du film “Showing up” de Kelly Reichardt
En vrac :
🎹 Pendant les vacances, j’ai coupé les réseaux sociaux, ce qui me fait toujours beaucoup de bien (tellement que j’ai commencé à les couper aussi la plupart du temps le week-end) et j’ai remplacé le doomscrolling qui accompagne habituellement mon café du matin par des temps de lecture. J’ai lu Seinfeld, fini de rire d’Hendy Bicaise (paru aux éditions Playlist Society) que j’ai trouvé passionnant. Il aborde la série par sa noirceur : la misanthropie de ses personnages, leur obsession pour la mort, leur façon de ne jamais apprendre de leurs erreurs mais aussi la bizarrerie de certains motifs qui se répètent au fil des épisodes (c’est une série qui explore, comme les livres que je mentionnais au début de cette newsletter, la bizarrerie d’être un humain). Il y a des références philosophiques, que je n’aurais jamais pensé lire en rapport avec Seinfeld, mais l’originalité du projet et de l’objet m’ont vraiment séduite. Je vous le recommande si vous aimez la série et que vous avez envie de la voir sous un nouveau jour !
💖 Je ne me souviens plus dans quel contexte mais je suis tombée au début de l’été sur une discussion sur Reddit autour des paroles de chanson de Yo La Tengo. La question était “favorite Yo La Tengo lyrics ?” Personnellement j’en ai mille (oui, je sais que personne ne me l’a demandé), bien que ma préférée reste sûrement we could slip away, wouldn’t that be better, me with nothing to say and you with your autumn sweater (j’arrive toujours à la tordre pour qu’elle réponde à toutes mes problématiques du moment, cascade réalisée par une professionnelle) mais j’adore aussi you shouldn’t hide but you always do. Toujours est-il que cette promenade innocente sur Reddit m’a relancée dans mon obsession pour Yo La Tengo, qui était dormante — et devait le rester jusqu’au prochain album. Et à mon retour au bureau j’ai découvert qu’ils avaient sorti un merveilleux live datant de 1992, By the evening, we’ll be laughing avec une version géniale d’Upside down. Quelle vie !
🏥 J’ai rattrapé et adoré la série The Pitt, qui se déroule le temps d’une journée aux urgences. Chaque épisode correspond à une heure. J’y allais un peu à reculons, étant sujette aux angoisses médicales, mais j’ai adoré cette série, son écriture très fine, ses personnages complexes, son rythme effréné (difficile de ne pas lancer un deuxième épisode), ses cliffhangers diaboliques et sa précision dans son traitement des thématiques sociales et politiques. J’étais contente de retrouver ce plaisir simple d’avoir hâte au prochain épisode d’une série et de m’attacher à chaque personnage.
🐰 Pour me récompenser d’avoir rendu mes papiers de rentrée littéraire, j’ai lu la BD Watership down de James Sturm et Joe Sutphin, adaptée du roman du même nom de Richard Adams (paru aux éditions Monsieur Toussaint Louverture). J’ai été attirée par les dessins magnifiques et été happée par cette histoire d’aventure portée par des lapins, qui parle d’amitié mais aussi de la manière dont les hommes pourrissent la vie et l’habitat des animaux. Je vais encore vous citer Les forces de Laura Vazquez : “Les humains assujettissent le monde.”
🎬 J’ai aussi lu Ça aurait pu être un film de Martine Delvaux (éditions Héliotrope), qui était sur ma table de nuit depuis près d’un an et raconte les relations entre trois artistes, Hollis Jeffcoat, Joan Mitchell et Jean Paul Riopelle. La première a vécu dans l’ombre des deux autres et Martine Delvaux décortique les raisons de cette invisibilisation. Comme toujours avec Martine Delvaux, elle donne à voir son processus d’écriture (comme son nom l’indique, ce roman aurait pu être un film puisqu’un producteur l’avait approchée pour écrire cette histoire), ses doutes et ses intuitions. C’est peut-être le moins accessible de ses livres, il prend beaucoup de tours et de détours, mais j’ai vraiment aimé ses réflexions sur l’art et l’art en train de se faire.
🐦 J’ai rattrapé et adoré Showing up de Kelly Reichardt, qui faisait bizarrement écho au roman de Martine Delvaux que je lisais puisqu’il s’agit dans les deux cas d’entrer dans l’intimité d’artistes. J’adore la manière dont Reichardt filme l'Art et la vie dans le même mouvement, les tâches administratives et les mains qui travaillent la terre. Il y a quelque chose de profondément féministe dans ce geste-là. Le film est aussi porté par ce genre de personnages un peu revêche que j’affectionne et il explore le lien avec les autres espèces. Il m’a fait penser à un roman que j’adore, Cavaler seule de Kathryn Scanlan (paru aux éditions La Croisée, traduit par Laetitia Devaux) : les deux œuvres réussissent à retranscrire avec beaucoup de finesse ce qu’est une vie humaine, dans toute sa grandeur et sa banalité. Et puis j’ai adoré découvrir les sculptures magnifiques de Cynthia Lahti qui ont servi dans le film.
💖 J’en ai parlé un peu partout mais j’ai été assez bouleversée par Sorry, Baby d’Eva Victor : son traitement du trauma, sa représentation profonde de l’amitié, son exploration du lien humain/chat, sa photographie, ses plans lumineux et contemplatifs, la superbe musique minimaliste de Lia Ouyang Rusli. J’y ai beaucoup pensé cet été, à la manière de filmer ou de raconter l’art si délicat de la conversation. Il y a quelques jours j’ai pris une glace à Bénodet avec ma meilleure amie, le soleil était caché par les pins et un bateau passait au loin sur la mer, et je pensais à quel point ces scènes importantes de la “vraie vie” sont si fragiles que la fiction a du mal à les attraper. Miraculeusement, Sorry, Baby y parvient.
👛 J’attendais beaucoup de Too much, la série de Lena Dunham avec Megan Stalter (que j’adore dans Hacks) et Will Sharpe et j’ai malheureusement été déçue du résultat. Tout semblait réuni pour me plaire : une romcom, Londres, des robes funky, une actrice que j’aime, une réflexion sur l’échec et la réussite, une analyse de la trentaine et l’écriture de Dunham. Mais j’ai eu l’impression que la série passait un peu à côté de tous ses sujets et tombait à plat. J’étais cependant contente d’entendre Are You With Me Now de Cate Le Bon, c’est vrai que c’est une chanson cool à faire écouter à son crush.
Et je vous laisse avec un court extrait d’Au grand jamais de Jakuta Alikavazovic et vous dis rendez-vous fin septembre !
Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même.