Les nouvelles de janvier

Let's go backward when forward fails

Les nouvelles de janvier

Bob Fosse dans “All that Jazz”

Avant-hier j’ai reçu un email de la plateforme que j’utilise pour envoyer cette newsletter qui me reprochait de ne pas avoir donné de mes nouvelles en janvier. Je me suis rendue compte que ce qui était à la base un retard dû à une deadline que je m’étais fixée pour mon manuscrit s’était sédimenté et était devenu un petit blocage. J’ai passé une semaine à réfléchir à ce que je pourrais écrire dans cette intro sans trouver de porte d’entrée. J’avais plein d’idées sur le papier, mais je n’arrivais pas à les développer. J’ai d’abord voulu écrire sur mon rapport à la musique et sur le fait que j’avais déterré, pendant les vacances, mon iPod et mon graveur CD. Je voulais écrire sur les playlists que j’aimais faire à la fac et sur les manières dont je découvrais de la musique à l’époque (la médiathèque, quelle joie !). Et puis après je me suis dit que j’allais parler de mon manuscrit, du sentiment de vide quand on finit (temporairement) quelque chose et que ce bruit mental permanent, dans lequel j’aime vivre, se tait soudain.

Ensuite j’ai repensé au film Dans la cuisine des Nguyen de Stéphane Ly-Cuong qui m’a rendue très joyeuse en janvier, je voulais écrire sur la comédie musicale et ce qu’elle porte en elle comme espoir, comme message pirate sur l’ambition. Je voulais dire quelque chose d’Yvonne, l’héroïne du film, une comédienne d’origine vietnamienne qui galère à trouver des rôles, je voulais parler de son rapport avec sa mère, avec sa musique, avec ses espoirs, je voulais dire à quel point j’avais trouvé ce film rare et beau. À quel point il est agréable de voir un film sans histoire d’amour, sans histoire de réussite, sur des gens qui ont envie de bricoler et de faire des choses cool et belles, même devant dix personnes. Goûter à cette histoire et s’y accrocher.

Et puis j’ai voulu écrire sur All That Jazz, sur cette façon bizarre qu’a Bob Fosse de m’accompagner depuis des années, je voulais écrire sur ce film qui me frappe comme un miracle à chaque fois que je le vois. Dans ma voiture au feu rouge, en écoutant Carey de Joni Mitchell, je me suis dit que j’allais plutôt revenir sur un échange que j’ai eu avec ma copine Marine sur l’idée de préférer avoir écrire à écrit (et moi je disais que je préfère écrire, car quand on écrit tout est possible, tout est à faire, toutes les fenêtres sont ouvertes, j’aime vivre dans ce courant d’air permanent). Je voulais parler des mots comme des points de broderie, des mots qu’il faut agencer, ranger, exécuter avec minutie sans savoir à quoi ressemblera la pièce une fois finie. Parler du vertige de pouvoir faire, avec ses mains, avec son cerveau.

Et puis comme parfois dans l’écriture, aucune idée n’a pris. Alors place aux recommandations !

Ce que j’ai fait en janvier :

📚 J’ai eu assez peu d’occasions d’écrire sur la littérature ce mois-ci, et pourtant j’ai aimé beaucoup de romans, donc j’ai fait une petite liste de lecture sur mon blog !

💖 En janvier je suis allée à Paris et j’ai écrit une petite déambulation, toujours sur le blog !

🎬 L’année dernière j’ai écrit un texte sur le film de Barbara Loden Wanda pour la super revue Amateur·e, texte que vous pouvez désormais lire en ligne par ici ! Et j’en profite pour vous dire que vous pouvez précommander le numéro 2 de la revue, vous m’y retrouverez entourée de plein de gens chouettes. Par là !

📚 Pour les Inrocks ce mois-ci j’ai interviewé Judith Godrèche et chroniqué deux romans, de Marion Quantin (chez P.O.L) et de Dahlia de la Cerda (au Sous-Sol, traduit par Lise Belperron).

À voir / à lire / à écouter :

📺 J’ai été très intéressée par le documentaire d’Adrien Dénouette et Thibaut Sève sur Jim Carrey, qui raconte l’itinéraire de l’acteur et ce qu’il dit de l’Amérique des années 90 et du retour en force de l’humour débile. J’ai aimé réfléchir sur ces films avec lesquels j’ai grandi. (Je vous fais un petit rappel sur les accusations qui visent l’acteur et ne sont pas mentionnées dans le docu !) Il est visible sur Arte !

🎧 Dans le cadre de ma réflexion sur mon rapport à la musique, j’ai lu cette interview de l’autrice Yasi Salek sur le site de Criterion. Elle y raconte l’importance des BO dans les films des années 90 et les liens très forts qui existaient entre le cinéma et la musique indé à cette époque (tbt Elliott Smith qui chante Miss Misery sur la scène des Oscar en 1998). Elle parle notamment de ce que les réseaux sociaux et la précarisation générale ont changé dans notre rapport à nos goûts et à la curation.

📚 Dans les Inrocks, Vincent Brunner a mené une discussion intéressante entre Nine Antico et Salomé Lahoche, dans laquelle elles parlent notamment de leur rapport à l’autobiographie/l’autofiction, un sujet qui me travaille en ce moment ! Ici !

🎬 Je vous recommande aussi cette interview de Jafar Panahi menée par Hamdam Mostafavi et parue dans Libération, dans laquelle il parle de la situation en Iran et revient sur son dernier film et sur ce que peut ou ne peut pas le cinéma. À lire par ici !

🗞 Ce n’est pas un article qui porte sur la culture, mais j’ai été bouleversée par un article de Faïza Zerouala (paru chez Mediapart) qui raconte la vie et la mort d’un enfant en hôtel social. C’est un texte déchirant qu’il faut, je pense, lire, notamment pour réfléchir à toutes ces histoires si peu racontées. Il est disponible ici.

Rachel Sennott dans “I Love L.A”

En bref :

👯‍♀️ En décembre et janvier j’ai regardé la série I Love L.A de Rachel Sennott, actrice que j’aime beaucoup depuis Shiva Baby d’Emma Seligman. Elle raconte l’histoire de quatre ami·es qui évoluent dans les milieux de l’influence et du marketing à Los Angeles. Le ton est très satirique et la série réussit à trouver un équilibre entre se moquer des réseaux sociaux/des marques qui en profitent tout en creusant ses personnages et leurs relations. Il y a un humour absurde et assez cringe (notamment un épisode assez génial avec Elijah Wood) et une réflexion assez douce-amère sur l’amitié et sur l’hypocrisie et la violence de l’époque (du monde du travail, du self-branding permanent…).

🎬 Comme je le disais en intro de cette newsletter, j’ai rattrapé Dans la cuisine des Nguyen de Stéphane Ly-Cuong (vous pouvez écouter Fanny et Anna du podcast All that jazz en parler dans leur bilan 2025 par ici !). J’avais été un peu refroidie des comédies musicales françaises après avoir vu Joli joli, mais j’ai été vraiment charmée par Dans la cuisine des Nguyen. Le film raconte l’histoire d’une jeune comédienne qui galère à trouver des rôles non-stéréotypés en France. Ça parle de la communauté vietnamienne, des rapports mère-fille parfois compliqués, d’amitié, de l’idée de trahir (ou non) ses valeurs pour atteindre son rêve, d’ambition, de la compétitivité des milieux artistiques, de l’enjeu politique de raconter ses propres histoires… C’est un film vraiment délicat sur un sujet trop rare dans le cinéma français. Il y a aussi du karaoké donc vraiment, foncez !

🎶 Je découvre qu’il n’existe pas d’emoji harpe, un peu déçue car je voulais vous parler du très bel album de Mary Lattimore (qui est une formidable harpiste, je vous conseille tous ses disques pour écrire / penser / broder / faire un voyage astral) et Julianna Barwick (une reine de l’ambient, j’ai aussi beaucoup écouté son Nepenthe en écrivant). Si j’en crois l’article de Pierre Lemarchand dans Magic, l’album est né d’une proposition faite par le label InFine à Mary Lattimore d’aller fouiller dans la collection de harpes du Musée de la musique de la Philharmonie. L’album a été composé dans un esprit de consolation et de réconfort après les incendies à Los Angeles. Tragic Magic est un disque que j’ai pas mal écouté en début d’année, très beau et atmosphérique, très profond et émouvant. Mettez-le sur votre iPod !

🩸 J’en ai déjà parlé dans mon post sur la rentrée de janvier mais j’en remets une couche : j’ai vraiment adoré le roman/recueil de nouvelles de Megan Kamalei Kakimoto Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme (paru aux éditions du Typhon, traduit par Valentine Leÿs). Si vous aimez les fictions hybrides, féministes et bizarres de Mariana Enriquez, cela devrait vous parler. C’est une série d’histoires qui ancrent les légendes de Hawai’i dans un contexte réaliste et contemporain et qui raconte en creux la colonisation, le rapport au corps et à l’adolescence. Et déchire complètement l’image de carte postale de l’archipel, fabriquée par le tourisme de masse. Je vous recommande fort de vous y plonger !

🌳 Pendant les fêtes, j’ai reçu en cadeau Nature moderne de l’artiste et cinéaste anglais Derek Jarman (paru aux éditions Actes Sud, traduit par Julou Dublé). Jarman a quitté la ville pour s’installer dans une cabane de pêcheur quand il a appris sa séropositivité en 1984 (il est décédé en 1994). Nature moderne est un journal qui suit les saisons et dans lequel il raconte sa vie, son art, sa relation aux images et aux corps, tissant toujours des liens avec ce jardin qu’il cultive patiemment. Je le découvre par petits morceaux et c’est une lecture aussi sublime qu’étrangement réconfortante.

Sur ce je vous laisse avec ma scène préférée de All That Jazz. La fille (Erzsebet Foldi) et la petite-amie (Anne Reinking) de Joe Gideon (le double fictionnel de Fosse) dansent pour lui sur Everything old is new again de Peter Allen, et ça me fait pleurer à tous les coups !