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Les nouvelles d'avril
We were so close, don't you remember
Les nouvelles d’avril

Image du film Déménagement de Shinji Sômai
Au mois d'avril j'ai été invitée par un théâtre à parler de mon livre sur les amitiés féminines, ce qui n'était pas arrivé depuis un petit moment. En rentrant à mon hôtel (et comme j'avais relu dans le train le dit livre), je réfléchissais à ce qui avait changé pour moi depuis sa parution dans mon rapport à l'amitié. Entre temps j'ai déménagé, je me suis éloignée géographiquement de mes ami•es proches, j'ai essayé de nouer des relations dans ma nouvelle ville ce qui s’est avéré parfois laborieux et difficile. Tout cela m'a rendue un peu anxieuse. Est-ce que je faisais le nécessaire pour maintenir les liens ? Est-ce qu'il fallait laisser plus d'espace aux autres ou au contraire leur montrer mon affection plus explicitement ? Qu'est-ce que je pouvais apporter à des personnes déjà très entourées et aimées ? Comment débarquer dans des existences déjà bien installées ? Quel bruit fait une amitié quand elle s'éteint ? Je suis à cet âge où on ne se fâche plus vraiment mais où chaque journée de travail nous éloigne un peu plus, un âge où les responsabilités d'adultes nous accaparent et où le silence s'installe doucement. Et on a envie de hurler pour le briser, mais parfois on ne sait pas bien comment souffler sur les braises pour raviver la flamme.
Avec le temps, je me suis rendue compte que j'avais de plus en plus de mal à déchiffrer les codes sociaux, à distinguer une amitié naissante d'une simple relation de travail, à démêler propositions de café polies et mains tendues, à naviguer dans l'océan des amitiés à distance. J'ai souvent eu peur d'en faire trop, de poser trop de questions, de faire des faux pas, d'envoyer des messages non-sollicités, d'être trop intense ou trop détachée, peur que ma bizarrerie éclate en mille fragments de malaise. L'implicite (souvent exacerbé par l'écrit) s'est mis à me terrifier. Moi qui pensais que le monde devenait de plus en plus facile à décrypter avec l'âge, voilà que je me mettais à lire des carrousels de 70 slides sur Instagram sur le sujet des amitiés après 35 ans, remplis de conseils déprimants sur toutes les manières de hacker le capitalisme pour dégager du temps pour les gens que l'on aime. Se donner rendez-vous pour marcher toutes les semaines. Prévoir un appel dans son agenda. Prendre des nouvelles une fois par mois. Il fallait que je me rende à l'évidence : j'avais perdu le manuel.
Cette semaine, j'ai passé quelques jours avec ma meilleure amie, une personne avec qui le silence, le malaise et la bizarrerie n'existent pas. Ou ne nous dérangent pas, plutôt. Pas besoin de carte pour naviguer dans notre relation, les règles chaotiques se sont écrites au fil des années, elles mutent et s'adaptent avec le temps. Dans le train qui me ramenait chez moi, je me disais que cet endroit-là n'avait pas changé depuis l'écriture du livre, cet endroit de confiance, d'amour, de colères partagées, de hype démesurée et de karaoké. Cet endroit-là résiste (parfois difficilement, certes) à la pression du travail, de la productivité, du raisonnable aussi. En regardant le paysage défiler je visualisais ce patchwork que nous avons tissé ensemble dans la joie et les larmes partagées, j'admirais ses couleurs changeantes, ses fils lumineux et ses formes abstraites. Je m'imaginais l'enrouler sur mes épaules, m'en faire une armure. Il suffit peut-être d’utiliser ce récit épique en perpétuelle écriture comme un dictionnaire, comme une pierre de Rosette pour tenter de déchiffrer le manuel des amitiés futures.
Ce que j’ai fait en avril :
📚 Pour les Inrocks, j’ai écrit un petit portrait de l’auteur franco-iranien Pedro Kadivar, et on a parlé de son superbe roman Dernière année au pays natal (Gallimard). J’étais aussi dans ma nouvelle-era et j’ai chroniqué celles de Colin Barrett (Le mal du pays, paru aux éditions Rivages, traduit par Zacharie Boissau et Charles Bonnot) et celles de Lauren Groff (La bagarre, paru aux éditions de l’Olivier, traduit par Carine Chichereau). J’ai eu un gros coup de cœur pour Ça dure une éternité et un jour c’est fini d’Anne de Marcken, un très beau roman plein d’amour, de réflexions sur le temps et sur la possibilité de la fin du monde (paru aux éditions Les corps conducteurs, traduit par Baptiste Rinner). J’ai aussi chroniqué Ces ailes qu’on ne brise pas, le superbe recueil de la poétesse palestinienne Ghosoun Qtifan, paru aux éditions Blast en édition bilingue (traduit par Farah Chami). Et enfin je vous recommande fortement Un opéra d’eau amère de Nicolette Polek (paru aux éditions le Gospel, traduit par Floriane Herrero), qui s’inspire de l’histoire de Marta Becket, une danseuse qui a monté dans les années 60 un théâtre en plein désert. C’est un roman qui m’a pas mal hantée (comme tous les bons romans) et m’a fait réfléchir à mes propres crises existentielles et à toutes les raisons qui nous poussent à créer et à vivre dans la fiction.
✍️ Sur le blog j’ai écrit un petit texte qui parle de la mort, de porter le flambeau des histoires des autres, de l’expo Nan Goldin au Grand Palais, de L’ami de Sigrid Nunez (un autre roman qui me hante). Revoir The Ballad of Sexual Dependency (de Nan Goldin, donc) m’a d’ailleurs replongée dans une écoute obsessionnelle de I’ll Be Your Mirror du Velvet Underground. Par ici pour le lire !
À voir / à lire / à écouter :
🌳 J’ai été très émue par le texte de la musicienne Myriam Gendron publié par La Presse autour du thème de l’espoir. Ça parle du geste créatif, de ce qui nous donne envie de nous lever le matin, mais aussi de vieillir et de voir ses illusions disparaître, de lutter contre le renoncement et le repli sur soi. J’adore cette image qu’elle utilise : “Quand on crée […] on essaie en quelque sorte de faire entrer le monde dans une petite bouteille de verre.” À lire ici !
📚 J’ai évidemment beaucoup lu sur ce qui se joue en ce moment dans le monde de l’édition suite à l’éviction d’Olivier Nora. J’ai été particulièrement intéressée par cet article d’Adrien Naselli pour Libération, qui décrit bien ce milieu à deux vitesses et par ce papier de l’Humanité (signé Sophie Joubert) qui revient sur les enjeux actuels de surproduction et d’hyperconcentration. Je citerais aussi l’article de Joseph Confavreux dans Médiapart qui prend de la hauteur sur la situation, ce qui fait du bien.
💖 Ces derniers temps, je me suis prise de passion pour les Flamingos, groupe de cousins formé à Chicago dans les années 50. J’ai dû écouter leur version de I Only Have Eyes For You une bonne centaine de fois, sans jamais m’en lasser. En avril j’ai donc lu pas mal d’articles sur le Doo-wop, mouvement musical lancé par des adolescent·es noir·es-américain·es dans les années 40 et 50. J’ai appris que le Doo-wop était à la base majoritairement a cappella, par manque de moyens pour acheter des instruments. Bref c’est un continent que j’adore explorer (rempli de chansons ultra-sentimentales comme je les aime). Il y a un bon article par ici !
🤖 J’ai aussi suivi d’assez près l’affaire du roman d’horreur Shy Girl de Mia Ballard, retiré de la vente par Hachette. L’autrice avait été accusée d’avoir utilisé l’IA pour l’écrire. Il y a beaucoup de ramifications intéressantes dans cette histoire. Il y a eu de nombreuses discussions en ligne sur les critiques littéraires qui ne se sont aperçu de rien, sur Hachette qui a jeté une autrice noire sous le bus sans lui donner l’occasion de se justifier et sur le fameux “tribunal d’Internet”. Il y a eu des comparaisons entre l’usage de l’IA en littérature et des synthés dans la musique (point de vue défendu dans le New Yorker, et que je trouve personnellement assez malhonnête). Des posts assez faiblards pour aider à “repérer” l’IA (jamais je n’abandonnerai le tiret cadratin, dussé-je me couper le doigt devant une foule pour prouver que je ne suis pas un robot). Peu de mentions de l’écologie bien sûr, la grande oubliée de ces débats. Et la grande question est toujours la même : à quoi bon produire des livres écrits par IA ? Je vous recommande en complément cet article de Futurism sur la lente disparition de nos capacités cognitives.

Image de Desk Set de Walter Lang
En bref :
💾 J’ai découvert récemment et un peu par hasard le film Desk Set de Walter Lang, avec Katharine Hepburn et Spencer Tracy (1957). Il raconte l’histoire d’un service de documentalistes dans une chaîne de télévision qui voient leurs jobs menacés par l’implémentation d’une intelligence artificielle. J’ai évidemment été assez sidérée par la façon dont ce film faisait écho à ce que nous traversons collectivement et explorait le combat entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle, entre la mémoire d’une femme (qui peut prendre en compte l’implicite et les subtilités de l’Histoire) et celle d’un ordinateur. Le film montre assez bien la lutte qui se joue entre les travailleuses et les patrons, la façon dont ce “progrès” leur est imposé sans leur demander leur avis, l’importance de la résistance collective. Il traite aussi le sujet de la souffrance au travail. Si jamais vous avez envie de le regarder, je vous préviens quand même que la fin est assez décevante, cela reste un film hollywoodien qui s’ouvre en remerciant IBM. Mais cela n’enlève rien au cheminement intellectuel que creuse le scénario (écrit, fun fact, par les parents de Nora Ephron, ce qui est amusant puisqu’il reprend le trope “ennemies to lovers” de Vous avez un message).
🤠 En ce moment je regarde The Lowdown, la série de Sterlin Harjo (le cerveau de la géniale Reservation Dogs que je vous ai recommandée maintes fois !). Elle s’inspire des films noirs et raconte l’histoire d’un journaliste excentrique qui se lance dans une grande enquête sur la corruption d’une riche famille locale. Il y a beaucoup de choses assez réjouissantes dans cette série : le casting (notamment Ethan Hawke, qui est formidable), le décor, la musique, l’humour. Et comme pour Reservation Dogs, Harjo traite de nombreux sujets avec beaucoup de subtilité : les relations père-fille, le prix de la vérité, l’amitié, le deuil, le racisme états-unien, les injustices sur lesquelles se sont construites le pays. Fortement recommandée !
💖 J’ai été très touchée par le film Nino de Pauline Loquès, que j’ai rattrapé ce mois-ci. C’est l’histoire d’un jeune homme qui découvre qu’il a un cancer et erre dans Paris, sans oser dévoiler son diagnostic à ses proches. Le film m’a rappelé Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, dans sa manière très sensible de filmer son personnage et ses états intérieurs. Ça parle d’amour sous toutes ses formes, de la peur de blesser les autres, de ce moment où l’on se retrouve à faire le bilan de sa vie sans en avoir vraiment envie. Il y a aussi quelque chose de très beau autour du corps et une scène de sexe-sans-sexe absolument sublime qui m’a semblé très féministe.
🎧 Ce mois-ci, j’ai beaucoup écouté l’album de Bitchin Bajas Inland See, surtout en écrivant. C’est un disque plein de boucles instrumentales entêtantes. Je vous le recommande si vous vous sentez bloqués et que vous avez besoin de vous échapper dans un autre monde.
🐕 Il y a quelques semaines j’étais dans les Cévennes et j’ai lu L’ami de Sigrid Nunez (traduit par Mathilde Bach). Je sais que je vous parle de cette autrice tous les mois mais arpenter son œuvre m’apporte beaucoup de joie et de force. Je crois aussi que son intelligence et son humour m’inspirent, comme si elle me montrait un horizon d’écriture, une route à suivre. L’ami est peut-être le roman de Nunez que j’ai préféré, parce qu’il parle dans le même mouvement du lien aux animaux, de nos liens amicaux et du rapport à l’Art et à la littérature. Trois de mes sujets de prédilection.
Je vous laisse avec un petit extrait de Un opéra d’eau amère de Nicolette Polek (ed. Le Gospel, trad. Floriane Herrero)(le titre de la newsletter est emprunté à la chanson Pretend You Love Me de Sonny & the Sunsets).
Je vous dis au mois prochain !
Mes recherches avaient toujours tourné autour des représentations de la vie plutôt que de la vie elle-même. Comme les copistes médiévaux, qui traçaient les formes ornementées des mots sans savoir ce qu’ils signifiaient ou comment les lire. Cela semblait être bon signe que je voie maintenant un lieu pour ce qu’il était.